Celia Barreyre

L’AUTEURE

« Et si tu m’écrivais un livre ? »

Juste comme ça. Sans tourner autour du pot. J’ai eu un sourire hésitant avant qu’elle enchaîne : « Une histoire d’amour, mais pas débile, avec de la magie, mais pas à la Harry Potter, et des trucs drôles aussi ! »
Elle était sérieuse. C’est peut-être pour ça que je me suis piquée à son jeu. Du haut de ses 13 ans, ma fille me lançait un défi. Pour elle, rien de compliqué. Elle avait lu certains de mes écrits, appris à aimer mes personnages que je mettais en scène sur des fora rôlistes. Un roman, finalement, pour moi, ça ne devrait être qu’une formalité, non ?
J’ai ri.
« Et tu l’appellerais comment le héros ? »
« Une fille. Lili. Et attends… son copain il s’appellerait… un nom qui va bien avec Lili… » Après plusieurs essais infructueux, elle me lance, victorieuse : « Lili et Alex ! »
«  Va pour Lili et Alex », ai-je répondu.

 

Et aussi simplement que ça, je me suis attelée à la tâche. Pourtant, j’ai vraiment eu l’impression de faire face au Mont Blanc. Je me disais « Elle ne se rend pas compte, je n’y arriverai jamais. » Ma fierté refusait d’admettre d’emblée ma défaite, mais j’avais ma confiance en moi dans les chaussettes. Alors je me suis dit « Essaie au moins ! Et si tu n’y arrives pas, et bien tant pis. Tu pourras au moins lui dire que tu auras essayé ».
La peur de l’échec a cédé le pas à l’enthousiasme. Les premiers chapitres, c’est comme de se découvrir. On tâtonne, on se plante, on revient en arrière, on bondit en avant, on se piège, on s’en sort, mais c’est toujours une victoire quand on termine un paragraphe. Puis on commence à se démotiver. Les idées s’enchaînent mal, on est confronté à un problème qu’on n’arrive pas à résoudre. Les mots se coincent dans les doigts. Ma grande continue de me demander où j’en suis. Elle ne perd pas l’objectif de vue, elle. Je n’ose pas lui dire que je pense ne pas arriver au bout. Je me contente d’esquiver, de parler de mes déboires avec détachement. Elle s’en contente. C’est alors qu’une amie me propose de me relire. Avec impartialité et rigueur, elle reprend mes phrases incorrectes, me rappelle à l’ordre quand je m’égare ou que je ne suis pas claire. Elle relit autant de fois que nécessaire chacun de mes chapitres, jusqu’à ce que nous en soyons toutes les deux satisfaites. Désormais, je n’écris plus seulement pour ma fille, mais aussi pour elle. À mesure que je progresse, il m’est plus facile d’écrire. C’est comme de pratiquer un sport : si on s’y tient avec sérieux, on devient plus compétent, tout en se faisant plaisir.

Mon roman fait vite partie de mon quotidien. Parfois j’y pense avant de m’endormir ou même pendant que j’accomplis autre chose qui n’a rien à voir.
Après 18 mois de labeur, le voilà. J’en suis fière. Je suis fière d’avoir réussi et fière d’avoir pu donner un exemple de persévérance et d’accomplissement à ma fille. Qu’importe ce qu’il adviendra de « Flux – Les enfants de Joans », il est né. Il est là. Il est pour ma fille.
Les retours de mes relecteurs sont enthousiastes alors j’imagine que d’autres, inconnus, pourraient aussi l’aimer. Toujours avec l’aide précieuse de cette amie, j’habille joliment mon nouveau-né avant de le présenter au monde aujourd’hui.

Et moi, qui je suis ?

Juste une nana qui a toujours eu de l’imagination. J’ai dévoré des tonnes de livres, puis des tonnes de bandes dessinées. J’ai incarné des tas de personnages divers dans des jeux de rôles, papier ou sur forum, raconté des histoires à d’autres joueurs. À la quarantaine, j’ai encore l’impression de ne pas avoir exploré tout ce que j’avais à explorer. Je suis toujours avide d’émulation, et mon cerveau ne se met jamais en repos. Maintenant que j’écris, je ne suis pas prête de m’arrêter. Et j’ai une fille. Qui continue de me lancer des défis.

CÉLIA BARREYRE

LES ENFANTS DE JOANS