RANDONNÉE

Aline remit en place sa bouteille d’eau à l’intérieur de son sac à dos et tira sur le zip pour le refermer. En rabattant la poche supérieure, elle observa le ciel.

Une vaste coupole d’un bleu givré, sans un nuage, sur laquelle glissait une boule de lumière. Un voile la recouvrait et permettait d’admirer sa splendeur quelques secondes sans risquer de se brûler les rétines. La météo ne leur poserait pas de problème. Certes, il faisait froid, pas loin du zéro, mais elles avaient prévu de quoi se prémunir contre les températures hivernales et profiter pleinement de cette randonnée.

Comme de coutume, Marie était en retard.

Aline ne s’en formalisa pas, habituée, et s’assit sur le rebord de la fontaine communale dont la vasque de pierre avait été vidée de son eau en cette saison.

Le village semblait endormi, la route comme artère principale que bordaient une belle église entretenue et quelques maisons anciennes. Autour, la campagne à perte de vue, sans âme qui vive à l’exception de quelques ovins qui profitaient de l’herbe sauvage qui s’échinait à résister au froid.

Aline aimait ces petites communes auvergnates pittoresques et admirait les habitants qui y vivaient à l’écart de l’agitation des grandes agglomérations, envers et contre tout, tels les ultimes gardiens du bastion de la vie rurale.

Elle tourna la tête, guettant l’arrivée de sa comparse. Mais la silhouette qui se détacha au bout de la rue et qui s’avançait vers elle ne lui ressemblait en rien. Trapue, les épaules larges et le torse engoncé dans une veste informe mais épaisse, le pas était trop lourd et trop déterminé pour être celui de son amie. Il s’agissait d’un homme qui tenait dans son poing droit un bâton de marche qui n’avait rien de commun avec ceux qu’on leur vendait dans les magasins de sport. Celui-ci était en bois véritable.

À sa hauteur, il lui sourit et lui tendit la main.

− Paul, se présenta-t-il. Je vous ai fait attendre, toutes mes excuses.

Aline lui rendit son bonjour et se pressa de le détromper.

− Pas de souci, mon amie n’est pas encore là. J’espère juste qu’elle a bien compris le lieu de rendez-vous…

Par réflexe, elle jeta un œil sur la route qui l’avait amenée jusque-là, priant pour voir débouler en trombe la petite Twingo bleue de Marie.

L’homme hocha la tête, tranquillement, comme si le temps n’avait aucune importance. Il en avait suffisamment à sa disposition pour ne pas s’offusquer d’en perdre un peu. Aline préféra meubler la conversation pour patienter.

− C’est très gentil à vous de nous servir de guide. On ne vient en Auvergne que pour les vacances, on ne connaît pas beaucoup le coin. On nous a dit que la balade valait vraiment le coup !

Paul hocha la tête.

− C’est très joli, oui. Mais faut quand même être bon marcheur et être bien équipé. Le chemin longe les champs et passe dans les sous-bois en direction de la Truyère, puis il grimpe sévèrement avant de revenir sur la falaise. Là, il faut des chaussures adaptées, parce qu’il n’est pas large quand il suit l’escarpement jusqu’au promontoire.

Aline avait tout ce qu’il fallait. Elle et Marie étaient des habituées de la randonnée depuis qu’elles étaient à la retraite. C’était son amie qui avait posé son dévolu sur ce parcours-ci dont plusieurs connaissances lui avaient vanté les beautés. On lui avait donné les coordonnées de Paul, résidant du coin, qui connaissait les alentours comme sa poche et pourrait assurer leur sécurité dans le passage des gorges.

Le bruit d’un moteur brisa le silence environnant et la citadine de Marie fit enfin son apparition. Elle se gara à quelques pas de ses compagnons, sur le petit parking près de la statue commémorative aux enfants de la commune morts pendant la guerre.

− Bonjour, lança-t-elle à la cantonade, rayonnante. Navrée pour le retard, mais je me suis trompée de voie au croisement. Le temps que je trouve mon portable, que je le branche au chargeur, et que j’interroge mon GPS…

Tout en parlant, elle ouvrit le coffre de sa voiture pour en tirer son sac de randonnée. Elle offrit un rapide aperçu sur le maelstrom qui encombrait l’espace avant de claquer la lunette arrière pour le refermer.

− … et forcément, ça passait pas ! Y’a pas de réseau ici ou quoi ?

Personne ne prit la peine de lui répondre, mais cela ne l’arrêta pas pour autant.

− Enfin j’ai fini par tomber sur un rond-point et je me suis fiée aux panneaux indicateurs. J’sais pas comment j’ai fait, mais… j’suis là !

Son sourire large et chaleureux balaya les remontrances qu’Aline avait sur le bout de la langue. Paul qui avait écouté avec flegme hocha brièvement la tête. D’un œil avisé, il inspecta son équipement et constata qu’elle était aussi bien préparée que son amie. Au moins il n’aurait pas à parer de négligence de ce côté-là.

− On y va ? demanda-t-il par politesse.

Elles acquiescèrent et le petit groupe se mit en marche.

 

 

Les sous-bois sentaient bon l’humus. Le gel qui maculait la flore dès la tombée de la nuit devenait liquide sous les rayons du soleil, même si la température ne montait pas très haut. Le sol sous leurs godillots exhalait des parfums qui depuis des années, avaient conquis le cœur des randonneuses. Hiver comme été, elles revenaient dans cette région pour explorer le moindre sentier qui sillonnait les forêts auvergnates.

Avant même d’atteindre la Truyère, elles l’entendirent s’écouler avec une régularité quasi surnaturelle en une musique si relaxante qu’aux beaux jours, elles en auraient profité pour faire une sieste sur son bord. Puis le fil d’argent de l’eau leur envoya un reflet des rayons du soleil à travers la bruyère et les fougères qui avaient résisté aux frimas de l’hiver, et les randonneurs s’avancèrent sur la berge.

− On a fait le plus facile, leur dit Paul.

Ils avaient marché une petite heure d’un bon pas.

− À partir d’ici, ça va être plus compliqué. Le chemin oblique un peu plus haut et se met à grimper. On va encore être sous les frondaisons pendant quelques minutes puis on va revenir directement sur les gorges de la Truyère.

Du doigt, il indiqua un point élevé sur les falaises, en amont.

− Juste là ! Je ne sais pas si vous voyez…

Les deux amies louchèrent sur l’à-pic rocheux, mais ne distinguèrent pas grand-chose au milieu de la masse grise du mur.

− Le sentier devient étroit. On ne pourra pas marcher côte à côte, on restera à la queue leu leu. Je passerai le premier, mais il faudra que vous fassiez quand même bien attention où vous posez les pieds. Ça peut glisser, c’est possible qu’il y ait un encore un peu de verglas.

Malgré les invitations à la prudence, Aline et Marie avaient hâte d’y être. De ce qu’elles en devinaient en contrebas, le spectacle s’avérerait sûrement grandiose. Puis Marie plissa les yeux avant de demander :

− C’est quoi les ruines tout là-haut ?

À destination, là où la falaise s’ouvrait sur le plateau qui surplombait la Truyère, s’érigeaient des restes de constructions depuis longtemps éboulées.

− L’Église de Sainte-Agathe, si je ne me trompe pas.

Paul eut un sourire rêveur alors qu’il se remettait en route. Sa réaction n’échappa pas à Aline qui ne put résister à la curiosité.

− Qu’est-ce qui vous fait rire ?

− Oh, pas grand-chose, dit-il. En fait il y a une histoire qui se raconte dans le coin à son sujet. Mon grand-père adorait me faire peur avec quand j’étais petit.

Elle lui rendit un sourire plus large encore.

− C’est quoi cette histoire ?

Il sembla hésiter, un peu gêné de répéter ces légendes à des citadines, mais le plaisir de transmettre un peu de son enfance l’emporta sur sa retenue.

− Cette église faisait partie de l’ancien village de Sarrus, qui n’existe plus aujourd’hui. Au 18e siècle, c’était pourtant celui qui comptait le plus d’habitants dans le coin. Puis la révolution est passée par là. Oui ! ajouta-t-il devant le regard incrédule d’Aline, même ici ! À cette époque, les révolutionnaires volaient les cloches pour les fondre et en faire des canons. Mon grand-père disait que l’église de sainte Agathe n’avait pas échappé au pillage.

Tandis qu’il racontait son histoire, les bois s’étoffèrent et le chemin devint très pentu. Les deux femmes ralentirent le pas pour préserver leur souffle. Paul, lui, ne sembla pas incommodé par la côte et poursuivit sa narration d’une voix égale.

− Une nuit, ils forcèrent les portes de l’édifice et s’approprièrent tous les objets de valeur qu’ils purent trouver. Le pauvre curé essaya de leur résister mais en vain. De ce qu’il se dit, ils en vinrent aux mains, et le saint homme périt. Une fois qu’ils eurent décroché les cloches, non sans mal, ils mirent le feu à l’église et la laissèrent brûler sans un remords.

Paul prit un air intriguant.

− C’est là que l’histoire devient intéressante. Mon grand-père me racontait qu’on a observé les flammes dévorer l’église pendant une semaine entière, nuit et jour. Comme si le feu refusait de détruire le bâtiment. Tous les gens pieux du village y virent la main de Dieu. Mais le plus étonnant est que, lorsque les murs finirent par s’écrouler et les pierres tomber dans la Truyère en contre-bas, on entendit sonner les cloches à toute volée, comme si elles étaient encore là. Depuis, on dit qu’elles résonnent dans la vallée chaque fois que quelqu’un passe de vie à trépas.

Les deux amies échangèrent un regard complice, mais ne firent aucun commentaire. Après tout, des histoires comme celle-ci il devait y en avoir dans tous les coins du monde. Alors que le sentier devenait plus caillouteux, il déboucha sur la falaise qui plongeait vers les gorges de la Truyère, et bifurqua le long de l’escarpement. La pente s’adoucit un peu laissant un peu de répit aux marcheurs.

− Tendez l’oreille, leur dit Paul en riant, on ne sait jamais, des fois que vous les entendriez !

Aline ne put s’en empêcher, amusée de sa stupide superstition, mais elle remarqua que Marie agissait de même.

Le grondement sourd de la rivière et de ses cascades emplissait tout leur champ auditif. La Truyère caracolait sur des rochers saillants, esquivait des bancs d’humus et d’herbe folle, emportant dans son sillage des morceaux du sous-bois qui s’aventurait trop loin dans son lit. Elle dévalait des sommets plus en amont qu’elles ne pouvaient entrapercevoir, tantôt sauvage, tantôt calme, mais sans jamais s’arrêter. Les marcheurs allaient dans le silence, attentifs à assurer leur pas pour ne pas déraper sur les graviers.

Le cœur d’Aline s’était accéléré, non pas tant sous l’effort que sous le spectacle époustouflant qu’offrait la nature, mêlant le bois, la pierre et l’eau dans un tableau séculaire qui vous inspirait autant d’humilité que de frayeur.

Le chemin n’était pas large et il ne cessa pas de grimper, les emmenant toujours plus haut.

− OH ! s’exclama Marie soudainement. Regarde ce…

Elle n’eut pas le temps de terminer.

Ce qui ne dura qu’une fraction de seconde, sembla une éternité à Aline.

Son amie, accaparée par son enthousiasme, baissa son attention au mauvais moment. Malgré ses crampons, son pied dérapa, entraînant le second qui la déséquilibra. Il n’y avait rien ici à quoi s’agripper, rien à quoi se retenir, si ce n’est sa comparse, au risque de l’emporter avec elle. Elle écarquilla les yeux, les lèvres entrouvertes sur son souffle interrompu et bascula dans le vide.

Aline, par réflexe, lança une main, mais ne saisit que de l’air.

 

 

Marie ne cria pas. Et le silence de sa chute était encore plus assourdissant que les gorges de la Truyère perpétuaient leurs puissants grondements. Aline resta muette, incapable de bouger, de mouvoir ce corps qui lui pesait des tonnes, le film de la disparition de son amie toujours imprimé sur ses rétines.

Paul l’attrapa par les épaules et la secoua.

− Il faut rebrousser chemin. Les berges sont inaccessibles d’ici, nous devons retourner dans les bois.

Sa voix solide et glaciale ne trahissait rien de sa panique. Il aurait tout le temps, plus tard, de se désoler. Pour l’heure, ils devaient tout mettre en œuvre pour atteindre leur coéquipière et garder l’espoir que l’eau, les bruyères ou un miracle l’aient épargnée.

Il bouscula Aline de nouveau pour l’extirper de sa tétanie. Comme un automate, elle finit par tourner la tête vers lui, les yeux implorants.

− Elle n’est peut-être que blessée. Si c’est le cas, elle a besoin de nous.

Elle plongea son regard dans celui de son guide puis observa les flots tumultueux en contrebas. Paul se prépara à contenir la réaction frénétique qu’il pressentait, mais rien de tel ne se produisit. Aline se redressa, rajusta son blouson et son sac à dos comme si elle s’apprêtait à continuer son chemin, puis inspira profondément.

Il fut très impressionné par sa maîtrise. Tant mieux. Il n’y a rien de plus contagieux que l’angoisse et il n’était pas certain d’arriver à juguler la sienne en plus de celle de la marcheuse. Ils devaient conserver la tête froide pour porter secours à Marie. Il lui tendit un sourire encourageant puis dévala le sentier en sens inverse.

Aline ne suivit pas immédiatement.

Elle ne put résister à lancer un ultime appel :

− MARIE ! hurla-t-elle.

Mais il n’y eut pas de réponse.

− MARIIIIIE !

Toujours le roulement sourd de la Truyère.

− MARIIIIIIIIIIIIIIIE !

Et comme si les gorges se jouaient d’elle et de son effroi, soudainement les cloches invisibles de Sainte Agathe se mirent à sonner aussi clairement que si elle se tenait juste à côté.

Paul devint livide. À la terreur qu’affichaient les traits de sa comparse, il comprit qu’il n’était pas victime d’une hallucination auditive.

 

 

Les cailloux roulaient sous leurs grosses semelles. C’est tout juste s’ils assuraient leurs prises pour ne pas chuter à leur tour en contrebas mais, par instinct, ils se collaient contre la paroi pour ne plus avoir à plonger le regard sur la rivière et se laisser emporter par son cours et celui de leur imagination. Le silence régnait entre eux, et les cloches avaient cessé leur funeste mélopée.

Ils débouchèrent sur le sous-bois plus rapidement que Paul ne l’avait estimé. La panique leur avait visiblement donné des ailes.

Ici, l’écho des bouillonnements de la Truyère se muait en un gargouillis chantant qui, en d’autres circonstances, les aurait fait sourire.

Paul stoppa au milieu du chemin pour évaluer la distance qui les séparait de Marie. Ils devaient remonter le long des berges, en espérant que le terrain serait assez praticable pour ne pas trop freiner leur progression. Les herbes étaient encore hautes en cette saison, mais moins touffues, et sèches comme des tiges de bambou. Pas d’orties ou d’autres espèces urticantes. Les insectes ne les harcèleraient pas non plus.

− Quoi ? l’interrogea Aline, le tirant de ses réflexions. On va où ?

Sa voix fébrile trahissait son impatience.

− Par là ! dit-il en ouvrant la marche.

Elle lui emboita le pas, cette fois sans s’attarder.

Si la faune et la flore étaient assez léthargiques pour ne pas être des obstacles, la terre meuble et humide sous leurs pieds les ralentit considérablement. Leurs chaussures s’enfonçaient dans le sol et ils ne les en libéraient qu’au prix d’un gros effort, dans un bruit de succion spongieux.

Aline sentit ses muscles protester au bout d’un temps interminable de ce traitement. Elle se tut, concentrant ses pensées sur son amie qui gisait peut-être agonisante en amont. Elle refusait de prononcer le mot terrible, à voix haute comme dans sa tête, celui qui mettait un terme à la vie et à l’espoir du même coup. Marie était blessée, gravement sûrement, mais vivante. Bien vivante. Ces cloches…

Les cloches de Sainte Agathe. À présent, elle doutait de les avoir entendues. Elle se défendait de l’admettre et s’accrochait à des explications rationnelles : le mystère dans la voix de Paul quand il leur avait raconté la légende, le cadre propice à la rêverie, et la tragédie qui les avait frappés. Ces cloches n’existaient pas. Elle avait tout imaginé.

Paul s’arrêta.

Aline s’était laissée distancer et c’est une fois à sa hauteur qu’elle remarqua ce qui avait mobilisé son attention.

Suspendu à la falaise, comme si un dieu quelconque avait planté là son bâton de pèlerin, un arbuste à l’unique branche s’élançait au-dessus de la Truyère. Agrippé à son bois, un fragment de tissu rouge qui jurait sur le gris de la pierre.

− C’est le blouson de Marie ! suffoqua Aline. Un morceau on dirait !

Le regard de Paul suivit la ligne de la paroi rocheuse et s’attarda sur son extrémité. Les herbes ici étaient plus hautes et la rivière se perdait dans une boucle d’eau calme.

Ignorant les accroches de la boue, il allongea le pas et se précipita vers la retenue, haletant.

Ils n’eurent aucun mal à repérer la randonneuse, son blouson rouge attirant aussitôt leurs yeux. Ils se jetèrent à son chevet. Le buste sur la terre ferme, elle avait dû essayer de se traîner hors des méandres vaseux, mais n’avait pas eu la force de s’en extirper complètement.

Aline l’attrapa par les épaules et, le cœur au bord des lèvres, la secoua doucement.

− Marie ! sanglota-t-elle. Réponds-moi !

Son amie ne put l’exaucer mais gémit, un son plaintif qui s’échappa avec peine de sa bouche.

Le soulagement fut tel qu’Aline se mit à pleurer.

− Quelle chance ! murmura Paul. L’arbre, les herbes et l’eau ont ralenti sa chute. C’est incroyable…

Il essaya de faire le compte de ses contusions, mais impossible sans la tirer de la Truyère. Délicatement, à deux, ils s’échinèrent à l’allonger sur le sol plus stable de la berge. Dans sa semi-conscience, Marie poussa un cri de douleur.

Ils n’eurent pas besoin d’être médecins pour déterminer l’étendue des dégâts. Ses tibias étaient fracturés tous les deux. Sa jambe droite se courbait en un angle qui n’avait rien de naturel, et sur la gauche, l’os brisé saillait à travers la peau et le pantalon qu’il avait transpercés.

Paul soupira.

− Il faut que je parte tout de suite si je veux avoir une chance d’être de retour avant la nuit. Le temps de prévenir les pompiers et le médecin du coin…

Il secoua la tête et ouvrit son sac. Il déposa une gourde d’eau et un paquet de fruits secs près d’Aline.

− Restez avec elle. Je fais le plus vite possible. Je vais directement couper à travers bois pour m’éloigner des berges. Je dois être à environ une heure du village de Fridefont. Comptez-en une seconde pour revenir.

Aline hocha imperceptiblement la tête, la main sur le front de son amie. Elle n’avait d’autre choix que d’attendre de toute manière, mais elle était contente d’avoir Paul comme guide.

Il ne perdit pas plus de temps et s’enfonça à petites foulées dans la forêt.

 

 

Le paysage s’éclaircit et les arbres s’espacèrent. L’orée arriva abruptement sur le champ qui jouxtait le hameau où Paul avait pu prévenir les secours. Il ouvrait la marche, toujours investi de son rôle, les traits tirés par la fatigue et le stress.

Derrière lui, des pompiers transportaient un brancard à main sur lequel gisait Marie, inconsciente, abrutie par les antidouleurs que lui avait administré le médecin.

L’homme prenait régulièrement son pouls et s’assurait qu’aucune complication ne pointait son nez. Les secouristes avançaient d’un bon pas, mais impossible d’approcher un véhicule qui leur aurait fait gagner un temps précieux.

Déjà la chance avait été de leur côté. D’une certaine manière.

Le regard d’Aline valsait entre son amie et le docteur, chacun d’un côté de la civière.

− J’ai cru qu’elle était morte, dit-elle d’une voix blanche.

− C’est une sacrée chute qu’elle a faite, approuva le médexin. Ça fait longtemps qu’on dit que le sentier devrait être sécurisé pour les touristes, mais…

Il ne termina pas sa phrase.

Aline hocha la tête, par politesse, mais elle était loin de ces considérations pragmatiques.

− Elle a eu de la chance, reprit-il en lui tendant un sourire compatissant. Et puis comme un fait exprès, j’étais là quand Paul est arrivé. On a fait au plus vite.

Cette fois, quand elle acquiesça, elle le pensait véritablement.

Le médecin du secteur n’était pas à son cabinet de Chaudes-Aigues, à presque dix kilomètres de là. Il sortait d’une maison de Fridefont et leur guide l’avait intercepté sur le perron. Un vrai coup de chance, oui, si on oubliait le drame.

− Comment s’appelait-il ? Le monsieur… chez qui vous étiez… balbutia Aline.

− Joseph Désange. Il avait grandi dans le patelin, il y est mort. Il était malade depuis longtemps, vous savez, ce n’était qu’une question de semaines avant qu’il ne passe de l’autre côté. J’vous avouerais que je suis plutôt content de ne pas avoir eu à signer deux avis de décès dans une même journée. Mon métier, c’est de soigner.

Aline esquissa un pâle sourire.

− Vous avez déjà entendu les cloches ? demanda-t-elle, hésitante.

− Les cloches ? Quelles cloches ?

− Celles de Sainte-Agathe…

Le médecin plissa les yeux puis s’esclaffa.

− Cette satanée légende ! Qui vous l’a racontée ? Paul ?

Elle se sentit un peu honteuse de suggérer qu’elle pouvait croire à ses sornettes, mais le son cristallin du battant frappant l’airain continuait de résonner dans ses oreilles. Elle l’avait perçu aussi distinctement que si elle avait elle-même actionné le mécanisme. Et leur guide aussi. Elle l’aurait juré.

− C’est une légende qu’on raconte toujours aux enfants, reprit-il. Aux enfants, et aux touristes.

Son regard amusé la taquinait, mais sans méchanceté aucune.

− Personnellement, je ne les ai jamais entendues, mais quelques gens du cru vous diront qu’elles sonnent toujours avant chaque enterrement.

Il secoua la tête avant d’ajouter d’un ton apaisant.

− Rassurez-vous, Désange est mort de sa belle mort et aucune cloche ne m’a prévenu. C’est sa voisine qui l’a fait, pas une église fantôme.

Aline reporta son attention sur Marie, pensive. L’essentiel était que son amie irait bien et que cette randonnée ne serait bientôt plus qu’un mauvais souvenir. Au diable les cloches ! Qu’elles chantent tant qu’elles veulent.

Sur la petite place où elle s’était garée, le camion des pompiers attendait, les portes ouvertes, quelques curieux avides de connaître la cause de tant d’agitation. Les gaillards installèrent Marie le plus confortablement et solidement possible en deux minutes à peine. Lorsqu’ils prirent la route de l’hôpital de Saint-Flour, Aline suivit aussi vite qu’elle put. Sur le trajet, elle se souvint qu’elle n’avait même pas remercié Paul.

 

Epilogue :

Marie courrait le long de l’avenue en prenant garde de ne pas se tordre une cheville en posant le pied malencontreusement. Elle portait des talons depuis peu, mais parfois ses jambes la faisaient encore souffrir. La coquetterie l’emportait. En dehors de quelques rhumatismes lancinants, elle n’avait aucune séquelle de sa chute. Un vrai miracle.

Son rendez-vous était à treize heures et elle était déjà en retard. Un comble de se bousculer alors qu’elle était à la retraite ! L’ironie la fit sourire, tandis qu’elle contournait un groupe de passants pour bifurquer dans une autre rue. Sur l’asphalte, les voitures se suivaient en une file quasi discontinue, avides de se sortir du trafic, interdites d’accès au centre-ville fermé à la circulation.

Elle restait bien sur les trottoirs même si elle devait slalomer tantôt entre les trous ou les bosses du béton, tantôt entre les déjections canines ou les énormes bennes vertes municipales.

Dans sa main, son smartphone. Sous ses yeux stressés, l’horloge digitale tourna. Une minute de plus. Le bâtiment où elle était attendue était en vue, elle ne devrait plus tarder. D’un regard, elle avisa les deux côtés de la voie à la recherche d’un passage clouté. Juste sur sa droite.

Marie pressa le pas, juchée sur ses escarpins, les doigts serrés sur son téléphone.

Soudain, le bruit permanent de la ville sembla s’altérer. À ses oreilles, elle entendit danser des cloches à toute volée.

− Que… ?

Y avait-il seulement une église par ici ? Elle s’engagea sur le passage piéton et s’aperçut, stupéfaite, que le son provenait de son portable. Elle contempla le petit appareil qui claironnait comme un campanile un jour de fête. La sonnerie était si claire, si vive, qu’elle ne ressemblait en rien à celle signalant habituellement un appel.

− Bon sang ! s’exclama-t-elle dans un souffle.

Mais avant qu’elle n’ait pu s’expliquer ce mystère, un camion de livraison la faucha comme une fleur en plein milieu de la rue.

Plus tard, le conducteur choqué avouera ne pas comprendre pourquoi ses freins n’ont pas répondu, alors que son véhicule sortait de révision.

Marie, elle, ne sera plus jamais en retard à aucun rendez-vous. Et les cloches de Sainte-Agathe auront sonné son dernier instant.